Il serait peut-être temps de grandir
- CitoyensDuMondeEM

- 4 août 2023
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« Et pourquoi tu n’as pas accepté le CDI ? » la question, tombe, un brin accusatrice. « Parce que ce n’était pas le job de mes rêves et que j’ai mon projet de tour du monde ». Ma collègue lève les yeux au ciel, sans cacher son exaspération « il serait peut-être temps de grandir non ? plutôt que de vouloir partir en vacances longue durée ». Je pourrais argumenter, je suis indépendante, je ne demande rien a personne et le pendant de cela, c’est la liberté. La liberté de faire ce que je veux, même si ce n’est pas nécessairement le schéma classique. Je pourrais argumenter que ce ne sont pas des vacances mais un projet de vie, que ce n’est pas du loisir mais un moyen de se dépasser. Mais à quoi bon ? Je souris et réponds simplement que c’est mon projet. Quand on est sûr de son chemin, on n’a pas besoin de convaincre les autres. Leur approbation ou désapprobation importe peu.

Des réflexions de ce style on en a eu. Un certain nombre. Et pourtant, force est de constater que quelque part, je les ai écoutés. J’ai grandi. J’ai plus grandi et plus appris en un an que pendant les 28 premières années de ma vie cumulées.
J’ai vu le plus beau, et le pire de l’humanité. J’ai vu des civilisations millénaires, et les ruines de certaines qui avaient un jour été les plus avancées du monde, mais qui, par arrogance ou feignantise ont couru à leur perte. J’ai vu parmi les plus beaux paysages de cette planète, et comment l’Homme pouvait le détruire en si peu de temps. J’ai vu d’autres personnes dédier leur vie à reconstruire des écosystèmes. J’ai vu des gens qui n’avaient rien mais qui auraient tout donné, d’autres qui avaient beaucoup mais n’auraient rien donné, et d’autres encore qui avaient beaucoup mais été animés par un profond désir de redistribuer leur chance. J’ai aussi appris que j’étais loin de faire partie de la catégorie de ceux que j’admire le plus, et qu’il était urgent d’en tirer toutes les leçons. J’ai vu des levers du soleil qui m’ont donné envie que le temps s’arrête et des couchers du soleil qui m’ont fait espérer que la nuit ne dure qu’un battement de paupière. J’ai vu de petits pays sacrifiés sur l’autel d’influences mondiales, comptant leurs morts par millions, et de petites armées mettant en déroute les trois armées les plus puissantes du monde. J’ai vu des idéologies meurtrières et des philosophies inspirantes. J’ai vu des athées qui avaient plus de charité que bien des croyants, et des croyants corrompus par la cupidité. J’ai vu une petite fille bouddhiste érigée en déesse hindoue. J’ai vu les séquelles de guerres de religion qui divisent un pays à jamais. J’ai vu la ferveur de croyants se levant chaque matin à 5h pour vivre leur foi. J’ai vu ce que ma vie aurait pu être si, en tant que femme j’étais née dans le Nord du Vietnam, mariée à 13 ans, mère à 15. Ou au fin fond de l’Himalaya, exilée mensuellement en raison d’un cycle naturel, ou vendue dans un bordel indien. J’ai vu des sourires plus sincères sur les lèvres d’un vieil homme qui avait passé toute sa vie à porter des fardeaux sans nom aux confins de montagnes abruptes, que sur celles de touristes avec une bonne situation non contents de l’expérience qu’ils consommaient comme on consomme un café. J’ai vu des fleuves calmes puis violents, les plus hauts sommets de la planète, et des plaines désertiques, des animaux qui n’existent nulle part ailleurs. J’ai vu des gens qui nous accueillaient dans leur maison, comme si nous étions leurs enfants et d’autres qui nous arnaquaient comme si nous n’étions même pas des êtres humains. J’ai aimé rencontrer chaque personne et j’ai parfois préféré la solitude paisible de notre tente. J’ai appris à négocier et j’en ai détesté chaque instant, autant que j’ai détesté me faire arnaquer. J’ai détesté être la méchante dans ces situations de négoce. J’ai pris l’avion, le bateau, le tuktuk, le bus, le minivan, le scooter, la voiture et le train, apprenant la patience et l’adaptation aux coutumes locales. J’ai vu la plus vieille civilisation du monde, celle qui avait survécu pendant 60 000 ans à un environnement hostile, dépérir injustement, réduite à des situations économiques intolérables. J’ai vu des lacs d’un bleu plus profond que l’océan, des glaciers enchantés et des cascades sorties d’autres univers. J’ai vu que l’argent corrompt beaucoup, mais pas tout et que cette lutte quotidienne nous appartient à tous et à chacun d’entre nous. J’ai baigné un éléphant, force tranquille à l’intelligence unique. J’ai appris à cuisiner et à manger, ce que je n’aurais même jamais imaginé. J’ai vu des hôtels insalubres et des palaces, des lodges de montagne où il gelait à l’intérieur mais qui semblaient être des palaces. J’ai vu des gens qui nous tendaient la main alors que j’agonisais sur le bord d’un chemin de trek, sincèrement inquiets et d’autres qui nous ignoraient alors qu’au milieu de la nuit nous cherchions un refuge. J’ai vu Angkor, la Baie d’Halong, le Taj Mahal, l’Everest, Uluru, le salar d’Uyuni, Iguazu, le Machu Picchu et les Galapagos. J’ai vu le symbole de l’amour éternel dans une ville rongée par les inégalités. J’ai vu de vieux pervers pensant pouvoir acheter ce que leur personnalité ne pouvait leur donner. J’ai vu l’horreur d’un génocide, les conséquences de familles brisées, et l’humanité se reconstruire. J’ai vu la cruauté des hommes et leur résilience. La générosité et l’héroïsme d’autres. Des anonymes héroïques et des puissants soi-disant repentis. J’ai vu un père, assis pendant plus de six heures, sur le sol inconfortable d’un train pour servir de banquette à son enfant malade, atteint de paludisme, pour l’emmener dans son village où le climat est plus favorable à la guérison. J’ai vu sa mère, tremper délicatement des petits bouts de pain dans du thé pour que l’enfant sans force puisse se nourrir. Je les ai vus porter l’enfant comme une poupée de chiffon geignant de douleur, une fois arrivés à destination. Je crois que j’ai vu que la seule chose d’universelle au sein de l’humanité c’est l’amour. L’amour qui existe sous tant de formes différentes qu’il est dur de toutes les appréhender. Et que la diversité de ces formes d’amour est belle quand on sait la regarder. Apprendre à la regarder est le travail d’une vie, car c’est bien là la seule vérité : on a beau se croire ouvert d’esprit, nous sommes tous façonnés par notre culture, et chacun d’entre nous a un biais, une idéologie même inconsciente. Pour apprendre à regarder, il faut savoir remettre en question cette idéologie qui nous a façonnés et c’est parfois le plus dur.
J’ai vu que nos familles pouvaient tant nous manquer, que quand la santé dépérit le reste ne suit plus, et que lorsque l’on perd un de nos proches notre famille est le seul soutien dont on ait besoin.
J’ai vu deux merveilles du monde archéologique et deux merveilles du monde naturel. J’ai détesté le mercantilisme de nombreux endroits et j’ai ri à m’en décrocher la mâchoire en faisant des photos clichées sur un salar immaculé.
J’ai appris qu’on pouvait voyager pendant deux presque deux mois avec des quasi inconnus, qui sont devenus des amis précieux, témoin de moments bouleversants de notre existence.
J’ai pleuré de fièvre, de fatigue, de douleur et de beauté. J’ai constaté l’étendue de mon ignorance face à des vestiges qui gardent tous leurs secrets.
J’ai admiré les étoiles tentant d’appréhender la seule science partagée par toute l’humanité depuis sa naissance.
J’ai vu les conditions de travail dans les mines, pensant même y mourir alors qu’une dizaine d’explosions retentissait autour de nous.
J’ai vu des sociétés qui font encore des sacrifices humains et des gens qui se pliaient en quatre pour m’offrir quelque remède à ma maladie.
Je me suis confortée dans l’idée que la liberté est ce qu’on a de plus beau, même lorsque la fatigue et la lassitude pointent le bout de leur nez. Et j’ai appris que même quand on n’est pas matérialiste au bout d’un an on rêve de porter d’autres vêtements et d’autres chaussures.
Quant à notre couple, j’ai appris que même devant le plus beau paysage du monde, la contemplation n’est pas parfaite, si on n’a pas quelqu’un qu’on aime avec qui le partager. J’ai appris que l’on pouvait tout surmonter à nous deux, tant qu’aucune perturbation extérieure ne venait troubler ou juger notre équilibre. J’ai appris qu’il est bon de savoir se reposer le temps d’un instant sur quelqu’un de confiance (surtout quand il faut envisager d’être intubée au fin fond du Laos parce qu’on ne peut plus respirer). J’ai appris que le rire et le chagrin sont plus légers quand ils sont partagés. J’ai appris qu’il fallait mettre sa rancœur de côté pour trouver une solution.
J’ai appris que la liberté est notre bien le plus précieux, et qu’elle s’entretient par l’indépendance et l’esprit critique. Je me suis persuadée que la plus grande des libertés est de vivre en concordance avec ses principes. Que c’est un bien à ne pas échanger, même contre tout l’or du monde, ou tous les CDI.
J’ai appris qu’il n’y a pas d’erreur dans la vie. Il n’y a que des décisions plus ou moins judicieuses mais qu’avec du temps et de la détermination, rien n’était jamais irrémédiable.
J’ai appris, enfin et surtout, que quand on ne trouve pas sa place dans le monde, le plus simple reste encore de l’inventer. Malgré les critiques, sans chercher à faire des adeptes mais en tendant la main à tous ceux qui le souhaitent avec bienveillance et sans condescendance.
Alors oui je les ai écoutés tous ces gens, j’ai grandi, mais je ne garantis pas que le résultat soit celui escompté.



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